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 Réponse de Qu'es aco? La contrebasse

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qu'es aco?



Nombre de messages : 25
Date d'inscription : 04/11/2006

MessageSujet: Réponse de Qu'es aco? La contrebasse   Mar 3 Mar - 12:43

Tous les mercredis soirs depuis qu’il avait emménagé en région parisienne, Edouard voyait ce couple quarantenaire prendre le train de banlieue à la même heure que lui, à la sortie de son travail. Elle avait toujours cette veste grise qu’elle portait depuis le début de l’hiver, aussi triste que sa physionomie. Maigre, avachie, déjà ridée, exténuée sans doute par le poids d’une existence ratée. Lui, en retrait derrière ses lunettes, avait toujours la tête basse et le dos un peu courbé. Lorsqu'elle était assise, il se tenait debout à ses côtés, comme un chien dont la laisse trop courte rongerait le cou. Pourtant une lueur à peine perceptible semblait parfois éclairer ses iris lorsqu’un enfant s’amusait ou qu’une accorte et belle dame se penchait pour ramasser son parapluie tombé. À peine le temps d’un battement de cils. Juste avant d’être ramené à la réalité par la toux amère de son bourreau.

Edouard était fasciné par ce couple. Il ne leur avait guère prêté attention au début. Plongé dans les romans qu’il empruntait à la bibliothèque d’entreprise, il lisait debout contre la porte du train, faisant abstraction du monde autour de lui, du mouvement du wagon ou du bruit strident de l’ouverture des portes. Mais un jour, tandis qu’il était pris d’une frénésie de lecture, l’homme lui avait adressé la parole, d’une voix très douce : « Ce roman est incroyable. N’allez pas si vite, il faut en savourer les moindres recoins . » Puis il était descendu. Seul. La première fois qu’Edouard s’était aperçu de la présence de cet homme, elle n’était pas là, en effet. Et, depuis, bien qu’il les vît toutes les semaines, jamais l’homme ne lui avait adressé à nouveau la parole.

C’était un couple normal, lui avait-il semblé. Peu loquace mais comment s’en étonner dans le contexte d’un lugubre train de banlieue, fréquenté sur plusieurs arrêts par une foule morose ? Des fantômes s’y croisaient, fuyant un travail qui les avilissait, et s’engouffrant vers des soirées qui les abrutiraient devant des postes de télévision.

C’était seulement petit à petit qu’il s’était rendu compte du malheur de cet homme. Dans les premiers temps, il l’avait vu tenter de lier une discussion avec elle, mais elle restait de marbre et sa bouche ne proférait jamais un mot. Sans doute le mariage avait-il été convenu à l’ancienne. Peut-être l’homme avait-il eu peur de se retrouver seul et avait-il choisi la première fille venue qui ne lui eût pas dit non. Ou peut-être avait-il été amoureux mais les femmes étaient telles que leur vrai visage ne se révélait parfois que trop tard. Complaisante dans un premier temps, sans doute avait-elle laissé tomber le masque petit à petit, découvrant derrière l’image de l’amour naïf, la haine rancunière et perverse. Et elle s’était mise à le ronger. Il avait dû être, pourtant, bel homme à l’époque, svelte et élégant. Et cette femme avait fait de lui un mou, un faible, un lâche.

Tout cela, Edouard le saisissait bien. Et il s’en indignait. Ainsi s’était-il mis à lui lancer des regards entendus et éloquents : il le comprenait, il le soutenait même. Et il avait mis une sorte de point d’honneur à ne jamais rater son train, conscient que ce moment était la seule lueur d’espoir hebdomadaire qu’il apportait à la vie de cet homme.

Même lorsqu’il était en vacances, il s’arrangeait pour prendre ce train, toujours à la même heure. Et ce soir-là d’hiver, ce ne fut pas sans conséquence car il lui sembla que l’homme avait changé d’attitude : il semblait réfléchir. Edouard le surprit même en train d’esquisser un léger sourire qu’il jugea tout à la fois machiavélique et rédempteur. Il en fut alors sûr : l’homme avait décidé de changer sa vie.

Et Edouard comprit l’ampleur de ce plan lorsque, ce mercredi là, il le vit entrer dans le wagon accompagné toujours de son épouse mais aussi d’une énorme contrebasse.

La contrebasse est un bel instrument mais sa forte taille la rend quelque peu encombrante. Une boîte si imposante dans les bras d’un homme si recroquevillé, cela ne pouvait passer inaperçu, ni anodin ; tous les habitués du train devaient être aussi surpris qu’Edouard ; et, à propos, d’autres gens avaient sans doute comme lui remarqué ce couple : l’homme y avait certainement pensé et devait en tenir compte. La contrebasse ne pouvait donc être qu’un alibi. S’il feignait d’apprendre la musique, que manigançait-il en privé ?

Pendant trois mois, l’homme prit ainsi le train, accompagné de sa femme et de sa boîte de contrebasse. Tandis que la seconde se dressait à ses côtés, montrant ses formes arrondies à qui les voulait voir, la première se ternissait, semblant vomir en pensée toutes les horreurs du mariage. Une fois leurs atouts physiques perdus, les femmes n’étaient plus capables que de rancune. Elles se devaient de faire payer cela à leurs conjoints et de les entraîner dans leur déchéance. Mais Edouard contrerait cette garce et, pour l’instant, il encourageait cet homme par la pensée. Excité par cette généreuse solidarité qui unit face aux brimades, il savait que le grand jour allait arriver.

Ce mercredi soir, l’homme était seul, comme la toute première fois où il l’avait vraiment vu. Seul avec sa boîte, sans que la contrebasse fût à l’intérieur, Edouard le savait bien. Le plan était parfait ! Pendant encore quatre semaines, l’homme fut là, seul, avec sa boîte. Puis on ne revit plus celle-ci, et, comme Edouard l’avait supposé, on ne revit non plus la femme.

Trois ans plus tard, Edouard fut bousculé dans les couloirs de sa station de train, un mercredi soir, en rentrant du travail. La boîte de contrebasse qu’il portait depuis maintenant trois mois tomba sur le sol et s’ouvrit violemment. La foule se mit à crier : des sacs de glace et des morceaux de bras et de jambes s’éparpillaient sur le sol. Par comble de malchance, un policier qui passait par là se jeta sur Edouard, le bloqua à terre et lui mit des menottes. Edouard se demanda, perplexe, pourquoi ce plan si ingénieux n’avait pas fonctionné pour lui. Mais en même temps, il se sentait libéré : vingt ans que sa femme lui avait empoisonné l’existence ; et c’en était maintenant fini. Aussi restait-il sourd au brouhaha de la foule qui le conspuait tandis qu’il était plaqué au sol, quand son regard se figea subitement : il vit au bout du couloir, en train d’entrer dans ce fameux train de banlieue du mercredi soir, l’homme et la femme à la veste grise.
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