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 Réponse d'Ezekiel

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qu'es aco?



Nombre de messages : 25
Date d'inscription : 04/11/2006

MessageSujet: Réponse d'Ezekiel   Mar 3 Mar - 12:52

Bartolomiej ne payait pas de mine. Un sac plastique Lidl à la main, il arborait le sourire tranquille et figé des vieillards varsoviens heureux de déambuler sur le boulevard. L’une de ces artères hurlantes encore meurtries par les séquelles d’un siècle absurde. Il ne craignait ni le froid qu’il connaissait trop bien ni la vieillesse qu’il connaissait trop peu. Il avait le sentiment de faire son âge, mais 65 ans c’est bien maigre pour qui paraît sur le point de se briser tant le dos voûté et les membres frêles semblent ne plus pouvoir se gâter. La veste finissante et le pantalon boursouflé trahissaient aisément une absence d’attention à l’apparence chez Bart mais il n’aurait pu dissimuler les aspects inhérents à sa situation actuelle de spectre décharné.

Il aurait pu lui rester des vies à dévorer, des rêves à respirer et des humeurs à chérir. Mais il s’était dit la veille qu’il était temps d’écrire une dernière page. De ne pas laisser la camarde venir le trouver pour un dernier baiser goguenard. Il avait tant de fois jeté les dés que cette fois il lui semblait qu’ils seraient pipés. Son corps ne répondait plus comme il l’aurait souhaité. Ca n’est pas que certaines actions lui étaient douloureuses – la douleur ne l’effrayait plus – mais plutôt que l’incapacité totale se faisait plus pressante. Chaque matin l’aurore venait le trouver en le narguant, menaçant de lui avoir retiré des aptitudes physiques jadis irremplaçables. Plutôt que de s’affaisser en se demandant ce qui le ferait pourrir, il essaya de redescendre un à un les échelons du chemin qu’il s’était tracé.

Naître un 6 février 1932 dans le quartier juif de Kasimierz ne l’avait pas inquiété outre mesure et sa bonne humeur n’était pas altérée par les inénarrables plats de choux qu’il ingurgitait chaque jour sans savoir qu’ils n’étaient pas moins menacés que lui. Il avait senti le climat s’assombrir, les hommes se taire et les femmes pleurer en silence. Ses amis fuir et son sourire sombrer dans un mutisme. Sa mère couturière n’était pas juive et il dut se séparer de tout ce qu’il avait connu à l’âge de huit ans pour supporter la guerre dans la ferme familiale. Si la nourriture venait à manquer, il n’en eut pas un souvenir trop marquant. Soit qu’il n’avait pas l’appétit suffisant pour ressentir le manque, soit qu’il n’avait jamais vraiment mangé à sa faim. Lorsque les Russes vinrent les trouver, il restait perplexe quant aux bienfaits apportés par ces troupes avinées. Les brutalités de ces faces de pioche le rendaient parfaitement orgueilleux et il serait sans doute nabab à l’heure qu’il est s’il ne s’était pas fait piquer en fourguant du véritable Cognac de Kaliningrad au prix du Hennessy à des officiers retors.

C’était dans un Kolkhoze des environs d’Almaty qu’il fut condamné à officier à partir de 1946. Il était déjà un homme. Les travaux de la ferme Kazakh n’étaient pas différents et il aurait préféré en rester là pour le moment plutôt que de filer en Corée en 50. Polonais apparenté juif balancé parmi les légionnaires promis par Staline à Kim-Il-Sung. Première ligne parmi les contingents de sacrifiés, de punis. Tout aurait dû s’arrêter là et il avait profité de ses derniers instants pour escroquer ses alliés de circonstance nord-coréens en leur échangeant des cigarettes gâtées de Mahorka contre de l’opium immédiatement revendu aux officiers chinois. Ses exploits aberrants lui permirent de s’envoyer en l’air lors de l’assaut fatal et de ne rien piger à tout ce qui s’en suivit.

Soufflé par un mortier et fait prisonnier par les Américains, ceux-ci s’étonnèrent de sa connaissance du yiddish acquise dans son enfance et un sergent juif américain veilla à ce que sa situation soit préférable à celle des autres soldats. Il n’eut qu’à peine le temps de faire la paix avec son corps endolori qu’il fut troqué comme une caisse de melons par des yankees désireux de récupérer du matériel égaré en territoire hostile. Comme les Russes n’étaient pas censés intervenir physiquement dans le conflit, ils avaient accéléré le mouvement. Désireux de lui faire payer le prix de son acquisition, les Russes le condamnèrent pour désertion et l’embarquèrent sur le Storojevoy qui remontait en Sibérie pour maintenance. Il atterrit à la Kolyma. Vaste étendue éperdue où les castes étaient obsolètes et omniprésentes. Où le chef du camp était un prisonnier plus fautif et plus châtié que le dernier des Oustachis ramenés du front de l’Ouest. Où Bartolomiej le voyou de Cracovie était devenu aux hasards de ses frasques un soldat de l’Armée rouge ayant trahi sa patrie jusqu’ici encore inconnue mais depuis toujours honnie.

Il aurait aisément fait passer de la neige pour du coton à des anciens dignitaires du Parti mais il était plus lucratif d’échanger une boîte de corned-beef contre des pelures de betterave et des trognons de pommes qui soignaient le scorbut du maréchal des logis. Il n’avait jamais rien su faire alors il était tout. Vite incontournable pour qui désirait quelque chose, il s’amusait de ses facéties et fomentait des plans tortueux visant une évasion désuète. Comment fuir de nulle part ? Quel avenir pour quiconque tente de franchir des barbelés inexistants ? Il n’y avait pas d’ailleurs et les rumeurs grondantes de planifications sur le point d’aboutir n’étaient souvent que le fruit de l’imagination des Ivan Ivanovitch terrassiers de la terre gelée.

Quatre années de ce régime n’entamaient pas sa bonhomie tant il n’avait jamais connu le bonheur, ou disons la satiété. L’idée du bonheur qu’il se faisait étant plus liée à une quelconque quantité qu’à un état d’esprit. Il avait 24 ans et beaucoup moins de chicots : il rangeait de l’or des mines de la Kolyma dans les trous béants de sa dentition laissés par quelques mauvais coups. Ses petits larcins accumulés avaient peu à peu amélioré sa situation et pour la première fois, il se sentit asseoir une sorte de situation lorsqu’il rencontra et épousa Nadyjia, une jeune anarchiste de Leningrad condamnée à 17 ans de travaux forcés. Aussi, lorsque le joug Moscovite se desserra sur la Kolyma, le couple en profita pour jouer la fille de l’air et se dirigea vers l’est du pays pour rallier Irkoutsk en moins de deux saisons. L’absence d’identité de Bart l’obligea à rester sur ses gardes depuis son départ des camps : ayant été privé de ses papiers depuis son arrestation en Pologne, il n’avait plus d’existence officielle. Tous ses espoirs reposaient sur ce joli brin de fille et sur un diamant brut ramené des mines de Mirny, seuls vestiges de son habileté passée. 35 années d’une vie peu exposée lui ont permis jusque-là de subvenir aux besoins de sa femme bien que tout lui fut interdit de peur d’être à nouveau enfermé pour désertion, lui, l’incorporé de force dans l’armée rouge en 49.

Il avait cajolé Nadyjia jusqu’à son dernier souffle durant l’hiver 2007 et il eut moins de peine lorsqu’il la mit en terre que lorsqu’il falsifia habilement son passeport russe pour s’approprier enfin une identité. Il s’était étonné de son infortune mais n’avait pas sombré le moins du monde. Désormais, il ne s’adresserait à aucune autorité. Il franchirait la frontière de son pas de promeneur. Il rejoindrait son enfance, sa ferme et ses souvenirs. Il ferait enfin tailler sa pierre chez un de ces diamantaires juifs du quartier natal.

Lorsqu’il atteint les rues blaqueboulées de sa mémoire, il réalisa qu’il n’avait pas de foyer. Qu’il ne pourrait faire revivre ce qui ne fut pas. Cette vie n’avait perduré que dans son esprit. Il n’avait jamais bu un verre dans les cafés de Cracovie, ni guère disserté avec Moshe et Gregorsz sur les menaces qui pesaient avant guerre sur leur contrée perdue entre deux fous à lier. Il ne pouvait discerner ce qui fut de ce qu’il créa. Il rassembla ses effets, les paqueta soigneusement et pris l’Inter-city pour Varsovie, en direction d’Anvers. Là, on taillerait son diamant. Il le serrerait dans sa paume à chacun des contrôles en espérant ne pas retenir l’attention. En attendant, il peaufina son image de vieillard en se parant de frusques et enveloppa son paquetage dans un sac de supermarché.
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