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 La plus jolie fille de la ville : nouvelle authentique

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tontonstou



Nombre de messages : 39
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MessageSujet: La plus jolie fille de la ville : nouvelle authentique   Dim 25 Juin - 16:18

La nouvelle sans modifications, ici...
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tontonstou



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MessageSujet: Re: La plus jolie fille de la ville : nouvelle authentique   Dim 25 Juin - 17:05

(1) De ses cinq sœurs, Cass était la plus jolie.
Je les revois encore lorsqu’elles sont descendues du car un dimanche matin. J’étais attablé comme d’habitude avec Bénito et Luc à la terrasse du Balto devant nos pastis dominicaux. Le car s’est arrêté quelques mètres devant nous ; comme toujours on a regardé descendre les rares passagers en plaisantant lourdement sur leur allure. Tout était comme d’ordinaire lorsque soudain elle est apparue rayonnante dans sa petite robe jaune du dimanche ; on s’est arrêtés de rire grassement, troublés par cette apparition aussi imprévue que lumineuse. Elle nous a souri d’un air malicieux, a pris sa valise et, en compagnie de quatre autres filles, a rejoint un couple de petits vieux qui attendaient un peu à l’écart.
On n’a plus rien dit ; on a fini nos verres mais le cœur n’y était plus. On réfléchissait tous les trois à la meilleure façon de l’aborder et qui sait peut-être de vivre quelque chose de merveilleux, tant son sourire nous semblait une invitation.
Jamais nous n’avons passé un été aussi sage ; finies les interminables parties de flipper ou de baby-foot et les innombrables tournées qui les accompagnaient. Nous nous sommes découverts une passion pour la pêche à ligne ; il faut dire que ses grands parents habitaient une petite maison près du canal. Nous sommes devenus la risée du village mais peu importe, que n’aurions-nous pas fait pour la séduire ?
Cass ( nous avions réussi à savoir son prénom) et ses sœurs sortaient tous les matins pour faire les courses au village. Nous les avons abordées à chaque sortie et autant ses sœurs semblaient trouver quelque plaisir à notre compagnie autant Cass nous tenait à distance, se contentant de nous sourire de loin. Nous n’avions jamais rencontré dans notre trou perdu une fille aussi belle, non pas de la beauté froide d’une Catherine Deneuve mais un charme indéfinissable qui la faisait rayonner à nos yeux et la parait de toutes les vertus. Nous sommes allés jusqu’à proposer aux grands-parents de tondre leur pelouse et de tailler leur haie de lauriers ; quelle déchéance ! Cass nous a regardé suer en souriant d’un air malicieux ; pour toute récompense nous n’avons eu droit qu’à un verre d’eau fraîche.
Fin août, elles ont repris le car et on ne les a plus jamais revues.
Le grand-père que notre assiduité avait beaucoup diverti nous a confié à propos des soupirants de sa petite-fille qu’elle leur avait toujours filé entre les pattes, salut les mecs ! (1)

(2) Ses sœurs lui reprochaient de mal utiliser sa beauté, et de ne pas se servir assez de sa tête. Elle était parfaite, belle et intelligente. Mais Cass ne faisait qu’attendre, et elle ne cherchait ni le respect, ni la sympathie. Sa silhouette dans le fond d’un bar enfumé suffisait à faire fantasmer. Son ombre sur les murs aurait donné envie de courbes au peintre en manque d’inspiration. Elle invoquait l’amour quoi qu’elle fasse. Moi même, j’ai beaucoup rêvé à elle, je me souviens avoir regardé longtemps ses bottes, et le dessin de ses mollets dans le cuir. Petits joyaux, fins d’abord, puis ronds et fermes, je ne pouvais plus regarder autre chose pendant de longues minutes. Alors que certaines femmes s’avachissent sur les tables, les épaules en dedans, Cass, elle, se donnait, fière, le torse droit, presque en arrière, les seins pointés vers les étoiles. Sa cambrure naturelle, son regard aux paupières baissées d’un tiers, et son string dépassant de son jean, complétaient le tableau. Qu’elle marche, ou qu’elle attende un Martini au comptoir, Cass, qu’elle le veuille ou non, était une pin up. Elle se posait là et c’était un spectacle. Elle attendait, et les hommes qui la voyaient ainsi, croyaient qu’elle espérait trouver celui qui lui montrerait enfin le haut des rideaux.

En réalité, Cass, plus qu’un feu d’artifices aurait aimé une étincelle.

Tous ceux qui se sont cassé le nez en l’abordant se demandent encore la recette pour l’attendrir. Cass ne savait pas elle même ce qu‘elle voulait réellement, ce qu’elle devait faire de sa vie. Mais elle savait qu’elle était capable de quelque chose de grand, d’un truc énorme qui donnerait un sens à tout ça. Dans le fond elle était vierge de grandes émotions et d’amour véritable, peut être que sa beauté lui rendait les choses plus compliquées pour cela, elle aurait aimé de la sincérité, de la pureté, de la poésie quoi …


« Hé beauté ! J’ai un truc à te montrer, un truc énorme … hé hé hé. »

Jean-Marie venait d’entrer dans le bar, et bien que routier, il parlait rarement de son gros camion.

« C’est dommage d’aplatir un cul pareil sur un tabouret en sapin, tu veux pas venir te dégourdir avec moi sur le parking ? »

Cette entrée en matière n’était pas une goutte qui aurait fait déborder le vase déjà bien rempli de Cass. Cette phrase était une enclume qui s’écrasait au moment ou Cass rêvait de cristal.

Sans rien répondre, elle se leva tout en se retournant et dans le même geste, elle attrapa une bouteille de Gin qui explosa la seconde suivante sur la tête du routier. Il tomba à la renverse, et personne ne se risqua à s’interposer. Tout le monde était éberlué de voir cette magnifique réussite du bon dieu se transformer en bête sauvage. Cass frôlait la folie ; telle qu’elle l’était on la traitait de folle. (2)

(3a)
L’alcool avait tué son père et la mère avait disparu en abandonnant ses filles. Hector lui, était resté avec ses grands parents, bien sûr. C'était un garçon, le dernier à porter et à pouvoir transmettre le nom des Déchet. A ce titre, il avait eu droit à tous les égards, pension en Suisse, jaguar à 18 ans, dealer perso à 14. Mais ses soeurs, elles, étaient des bouches inutiles. Elles allaient disperser la fortune avec leurs dots. Ils fallaient agir.
Elles avaient d'abord été confiées à un couvent. C'est bien connu l'Eglise est toujours moins gourmande que les maris. Et puis, L'oncle Eugène espérait bien qu'avec un peu de chance et de bourrage de crane, elles entrent dans les ordres. Mais tous leurs plans avaient été déjoués. Marie charlotte, l'ainée, s'était enfuie avec le curé. Aux dernières nouvelles, ils étaient mariés et avaient fondé une communauté à Katmandou. La plus jeune, Ségolène, avait disparu à 16 ans. Elle était connue à cette époque pour ses fréquentations un peu louche. On savait par exemple qu'elle était très proche des brigades rouges et on pensait que c'était elle qui avait posé la bombe de la gare de Munich. hector ne s'était jamais remis d'avoir été séparé de ses soeurs. Après 3 tentatives de suicide à 20 ans. Il avait entamé une psychothérapie et s'était installé à Berlin dans le quartier de Postdam. Il avait engagé un détective privé pour retrouver Ségolène mais en vain. Et puis, le 15 juin, à 21h36, on sonna à sa porte. Il ouvrit, une femme se tenait sur le pas de la porte. Une cicatrice lui barrait la joue mais cette cicatrice, loin de l’enlaidir, rehaussait sa beauté.
(3a)

(3b)
Son père avait trépassé lors du réveillon
N'ayant pas supporté un abus de boisson.
Ne buvant d'ordinaire pas plus que de raison,
Il avait fait le fier en vidant le cruchon.
Cet alcool en inhabituelle quantité
Par sa cervelle avait vite été absorbé.
Après que le cocktail a la tête soit monté,
Le liquide criminel de cet homme s'est joué.

Resté seul à table, il fallut qu'il se méprenne.
Etait-ce inévitable ? Sa mort fut si soudaine.
Un trépas trouble-fête autant qu'accidentel.
Il a suffit d'une allumette, d'une étincelle,
Pour que l'homme s'éteigne et que la nuit s'illumine,
Que le désordre règne et la vie tombe en ruines.
Si vous prenez votre vessie pour une lanterne,
Vous vous transformerez en réverbère moderne.

Après ce décès pour le moins inattendu,
En secret, une autre personne a disparu.
Par une belle journée, la mère était dans la rue,
Elle s'en est allée, on ne l'a jamais revue.
Ses filles sont restées à l'attendre à la maison.
Lorsque revint l'été, elle comprirent la leçon.
Privées de parenté, seules dans les environs,
Elles étaient délaissées, c'était une trahison.

Elles se débrouillèrent aussi bien qu'elles le pouvaient.
Pour la chaudière, du bois elles s'en allaient chercher.
Dans leur lopin de terre et dans leur jardinet,
Elles travaillèrent dur et avec assiduité.
Elles commencèrent, tout d'abord, par les labourer,
Puis elles les semèrent et partirent les arroser,
En espérant à l'hiver voir récompensés
Leurs espoirs, leurs prières, leur labeur acharné.

Elles avaient fait de leur mieux pour être autonomes,
Mais leurs voeux, tout comme du sable, leur glissaient des paumes. Se tournant vers les cieux, elles prononcèrent des psaumes, Hélas, les Dieux de leurs miracles sont économes. Puisque la famine, sans répit, les tenaillait, D'humeur chagrine, de l'aide il leur fallut chercher. Nos héroïnes, amères, durent bien se résigner A voir, en ruines, leur reste de famille tomber.

On offrit, à l'aînée, une place au couvent,
Qu'elle ne put refuser tant l'honneur était grand.
Hélas, ses soeurs ne pouvaient la suivre céans.
Pourtant, il est vrai qu'elles n'étaient plus des enfants, Mais, le clergé possède un strict règlement Seul est accepté le plus âgé d'un même sang. De son côté chacune s'en alla tristement Et les larmes versées furent séchées par le vent.

L'aînée dut rester vivre avec de nouvelles soeurs.
Elle put alors suivre un enseignement sans heurts,
Se plongeant dans les livres, oubliant ses malheurs,
Elle fit fondre le givre déposé sur son coeur.
Elle apprit le pardon, fit la paix avec ceux
Qui leur avaient fait faux-bond, y compris les cieux.
Recevant l'absolution, elle put dire les voeux
Et prendre avec passion un avenir religieux.

Une fois atteint l'âge de s'occuper des siens,
Elle ne put faire ses bagages. C'était son destin :
Laisser son entourage pour de nobles desseins,
Faire preuve de courage pour la vertu des lieux saints.
Tous les moines, vers sa couchette et son oreiller,
Un chemin, en cachette, sont venus se frayer,
Lui firent des courbettes pour avoir son amitié.
Sans tambours ni trompettes, ils furent émerveillés.

Notre aînée leurs vies d'ascètes a bien égayé.
Puis les Dieux proxénètes ont voulu sanctifier
Ces amourettes, les empêchant de fructifier,
Rendant plus discrètes ces aventures débraillées.
Notre jeune vedette malmenait les saints sommiers,
Tandis que ses soeurettes se cherchaient un foyer.
C'est ainsi que la cadette a pu travailler,
Avec son amie Cosette, chez les Thénardier.

Menées à la baguette, elles eurent beau supplier,
Il fallait qu'elles se soumettent, se fassent humilier.
Cette famille malhonnête n'avait pas de pitié,
Nos apprenties soubrettes furent alors mortifiées.
Cela faisait longtemps qu'elles étaient exploitées
Quand enfin Jean Valjean se montra, révolté,
Donna à ces tyrans une leçon méritée,
Détruisant dans son élan leur propriété.

Ensuite, aux enfants il rendit leur liberté,
Elles le suivirent gaiement, marquant leur loyauté.
Ce vilain garnement admira leur beauté
Et trouva comment plus longtemps en profiter.
Si c'était Cosette qu'il était venu chercher,
C'est la cadette que plus tard il a épousée.
Quand la jeunette atteignit sa majorité,
Elle avait, peu discrète, déjà eu trois bébés.

Quant à la benjamine elle choisit un métier,
Un monde de discipline à l'homme seul réservé.
Plutôt androgyne, elle put sans peine déguiser
Ses formes féminines et se faire enrôler.
L'armée misogyne ne put alors qu'engager
Une jeune coquine travestie en officier.
Il est vrai, l'arlequine avait forcé le trait :
La ballerine fut un modèle de virilité.

Elle fut rapide à apprendre à manier l'épée,
L'on put plus tard l'entendre bien flatter les gradés.
Ces derniers ne purent s'empêcher de constater,
Malgré sa beauté et sa juvénilité,
Que personne n'égalait sa grande habileté
Sa dextérité toujours la faisait gagner.
C'est de cette manière qu'Eve en Adam déguisée,
Se joua des militaires et fut médaillée.

Un jour, un camarade se montra maladroit,
Ayant le vin maussade, c'est elle qu'il affronta,
Se croyant en croisade contre de vils sournois,
Marqua d'une estafilade son joli minois.
Loin de le haïr, elle ne s'est point défendue.
Mais, si ce souvenir jamais ne disparut,
Elle ne put que sourire malgré sa joue fendue
Car partout on admire sa beauté absolue.
(3b)
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tontonstou



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MessageSujet: Re: La plus jolie fille de la ville : nouvelle authentique   Dim 25 Juin - 17:06

(4)
J’ai connu Cass au West End Bar quelques nuits après sa sortie du couvent. Je ne la connaissais que par les affiches, avec son portrait, placardées autour de la ville, mais quand elle est entrée, j’ai su, à la profondeur de son regard, que c’était elle. Ce regard...


Quand je suis entrée dans le bar, j’étais un peu angoissée. C’était tellement nouveau, magique d’être enfin dehors. J’ai marché jusqu’au fond, vers le bar. Sans savoir pourquoi, je me suis approchée de cet homme, assis seul. Je ne le connaissais pas, mais c’est son regard qui m’a attiré : doux et profond. Charismatique.
Il fumait.
Pour engager la conversation, il m’a demandé mon nom, et je lui ai menti. Naturellement. J’étais désormais sortie définitivement du couvent, et je voulais refaire ma vie. Avoir endossé cet habit de nonne n’avait été qu’un stratège, une couverture, mais maintenant, je savais que j’avais changé et que personne ne pourrait reconnaître Cassie Bennett...
Elisabeth Wickham, enchantée Monsieur...Monsieur ?

Je n’avais pas envie de lui dire mon nom. Je savais qu’elle me mentait sur le sien. Pourquoi ? Je n’aurais jamais cherché à la dénoncer ; c’était impossible.
Ses yeux...
C’est ce qui m’avait fait oublier de suite qui elle était dans sa vie d’avant, quels crimes elle avait commis, qui en avait souffert... J’avais su qu’elle s’était cachée quelques temps dans un couvent, histoire de se faire oublier, mais je n’avais pas l’intention de lui en parler, ni même de lui dire que je savais qui elle était.
Vous désirez boire quelque chose ? Je m’apprêtais à manger. Vous faites de même ?

Pourquoi avait-il évincé ma question ? Détourné la conversation ? J’ai eu peur un instant, qu’il ne m’ait reconnu. Mais c’était impossible : ce bar, où je n’étais jamais allée auparavant. Mes cheveux, la couleur de ma peau, ma façon de marcher ; tout cela n’avait plus rien à voir avec Cassie Bennett.
Je me suis ressaisie de suite.
Volontiers. Qu’y a-t-il au menu ?

Je ne pouvais m’empêcher de fixer son regard, qui me subjuguait, m’attirait terriblement... C’en devenait maladif et malsain cette attirance... Elle a dû le remarquer et ça l’a mise mal à l’aise.

- Vous faites ça pour quoi ? D’abord, vous m’offrez à déjeuner, et maintenant vous ne parlez plus et vous contentez de me fixez... d’une drôle de façon... On se connait peut être ? Ou alors... Si... Si vous voulez juste coucher avec moi, alors on y va tout d’suite... Au moins, ça sera fait... J’n’ai pas de temps à perdre avec des mecs comme vous moi !!!

Elle n’a pas compris que contrairement à ce qu’elle croyait, je n’en voulais ni à ses fesses, ni à ses seins. Elle me captivait, mais j’avais dû l’effrayer en la regardant si intensément.
Ce n’est pas du tout ce que vous croyez. C’est juste... Juste vos yeux...

Je lui ai craché à la gueule qu’il devait de suite comprendre à qui il avait à faire et que s’il me croyait de ces filles là, alors autant s’y mettre de suite ! Mais il n’a rien trouvé de mieux à dire qu’à me parler de mon regard...
En plein dans le mille ! Il m’avait toucheé – coulée...
Je suis restée sans rien dire. Des larmes se sont mises à couler mais je n’ai rien pu faire !

Alors, sans que je n’ai pu rajouter quoique ce soit, elle s’est tu et s’est mise à sangloter en silence...
Je l’ai prise par la taille et je l’ai embrassée.
(4)

(5)
Tu me trouves jolie ?
- Oui bien sûr, mais il y a autre chose... il y a plus que ton visage...

- Tout le monde me reproche d'être jolie. Je suis vraiment jolie ?
- Jolie n'est pas le mot, c'est même presque impoli.
Cass a plongé la main dans son sac et j'ai cru qu'elle cherchait un mouchoir. Elle a ressorti une longue aiguille à chapeau. Je n'ai rien pu faire, elle s'est plongé l'aiguille dans le nez, juste au-dessus des narines. J'ai été dégoûté et horrifié.
Cass m'a regardé en riant :
- Alors, je suis toujours jolie ? J'attends ton avis, mec !

(5)

(6)
J'ai retiré l'aiguille et j'ai arrêté le sang avec mon mouchoir. Plusieurs personnes, dont le barman, avaient assisté à la scène. Le barman s'est amené :
- Dites donc, recommencez votre cirque et je vous mets dehors. On n'a pas besoin de vos comédies ici.
- Va te faire foutre, mec !
- Feriez mieux de la surveiller, m'a dit le barman.
- Ne vous en faites pas pour elle.
Cass a crié :
- C'est mon nez, et je fais ce que je veux avec !
- Non, dis-je, ça me fait mal.
- Ça te fait mal que je me plante une aiguille dans le nez ?
- Oui.
- Bon, je ne recommencerai plus. Allez, fais un sourire !
Cass m'a embrassé, avec une petite grimace sous son baiser, mon mouchoir pressé sur le nez. Le bar a fermé et nous sommes allés chez moi. Il restait de la bière, on s'est assis pour bavarder, et là, j'ai vraiment senti combien Cass était une fille gentille, ouverte. Elle se donnait sans réfléchir. Mais il suffisait d'une seconde pour qu'elle se referme, qu'elle retombe dans son incohérence sauvage. Schizo. Belle, intelligente et schizo. Un homme, le moindre accident, pouvaient la démolir pour toujours. Je me disais : pourvu que ça ne soit pas moi.
(6)
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tontonstou



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MessageSujet: Re: La plus jolie fille de la ville : nouvelle authentique   Dim 25 Juin - 17:07

(7)
On est allés au lit, j’ai éteint la lumière et Cass m’a demandé :
« Comment ça se fait, que quand on devient aveugle on a les autres sens qui s’amplifient, alors que quand on devient sourd ce n’est pas le cas ? »

Hein ? Quoi ? On m’agresse intellectuellement lors de mon entrée dans la couette ?
Je ferais mieux de rallumer la lumière, je crois.
« Qu’est-ce que tu dis ? » ai-je demandé.
« J’ai souvent ces questions qui me trottent dans la tête. Un tas de questions dont je ne trouve jamais la réponse, et qui m’obsèdent. Mais voilà, je les trouve trop bêtes pour les poser à voix haute aux gens que je connais… »
« Je confirme. »
« … Et j’hésite encore plus à les poser à des inconnus. Mais là, je n’en peux plus : il faut que je les pose ! » fini Cass, me lançant un regard plein d’espoir.
A ce moment là, je sens que ce n’est définitivement pas ma journée. Ou ma nuit. On est au lit, après tout. Soit je l’écoute et je me casse la tête pour répondre, soit je ne l’écoute pas et c’est partit pour qu’on se fasse la gueule jusqu’à la fin du mois.
« Tu sais, je risque de ne pas avoir de réponses à tes questions non plus. Par exemple, ton truc de sourds, là, je ne vois pas. C’est peut-être parce que la vue est plus importante pour nous, alors tant qu’on l’a ce n’est pas si grave si on perd un autre sens… »
« Je n’ai pas forcément besoin d’avoir des réponses… De toute façon, je les aurais déjà oublié demain matin. Par contre, si je ne les pose pas, mes questions, j’explose ! »
Et casse d’imiter le bruit d’une explosion nucléaire. Ciel…
« OK, vas-y, pose-les, tes questions. On verra bien, il y en a peut-être que je me pose aussi sans même m’en rendre compte. »

Rétrospectivement, si j’avais su ce qui allait se passer, je pense que je me serais coupé les veines avant de prendre du poison en me jetant sous un train.

« Est-ce qu’on voit tous de la même façon ? » commença Cass.
« Hein ? »
« Ce que je veux dire, c’est : est-ce que les couleurs et les formes sont les mêmes pour tous ? Peut-être que ce que toi tu vois bleu, je le vois rouge, et c’est pour ça qu’on ne peut jamais se mettre d’accord sur les tableaux, les tapisseries… »
« Les vins blancs et rouges… »
« Pff… Si tu ne veux pas m’écouter sérieusement, dis-le tout de suite ! »
« Ok, ok, vas-y. »
Si en plus on se fâche alors que je l’écoute…
« C’est pareil pour le goût, aussi. Si ça se trouve, ce qui pour toi est du poisson, pour moi c’est du poulet. »
« Ca expliquerait le goût de ta salade de thon, qui… D’accord, je me tais. » finis-je, voyant l’air meurtrier de Cass. Je pense que Ted Bundy avait le même regard. Ted, pas Al Bundy. Al Bundy, c’était le père vendeur de chaussures de « Marié deux enfants ». Bref.
« Et si un aveugle se fait construire une maison, est-ce qu’il fait mettre des fenêtres quand même, bien qu’il ne puisse voir au travers ? »
« Ah, tiens, oui… »
« Et s’il se fait mettre des fenêtres, est-ce qu’il va les laver ? Et s’il les lave, comment est-ce qu’il sait qu’elles sont vraiment propres et qu’il ne se fatigue pas pour rien ? »
« Ce n’est pas con, comme question. »
« Et est-ce que tu pourrais faire du café ? »
« … Ca c’est une drôle de question à se poser. Ca fait longtemps que cette question te hante ? »
« Mais non, pff… Je voulais savoir si, dans ta ‘magnificente grandeur’, tu ne voudrais pas nous faire du café. Ca risque d’être long, et je n’ai pas envie de passer la moitié du temps à bâiller. »
« Oh. Euh, non, pas de café maintenant. Il en reste juste assez pour moi pour durer le week-end en solitaire, alors si j’en fait là il me faudra passer au Cora demain. Un samedi. Et rien ne me fera plus jamais aller dans un supermarché un samedi !!! » crachais-je, pensant au monde fou qui hantait le Cora le premier jour du week-end : les jeunes qui suivent leurs parents, les adultes qui n’ont que ce moment là, les vieux qui ont toute la semaine mais qui viennent ce jour là pour être avec d’autres humains pour changer, le tout poussant leurs caddies à la vitesse d’un escargot au galop…
« Ah. D’accord. » laissa échapper Cass. Son air dépité en était cocasse.
« Je continue. Si l’évolution est vraie, et pas le créationnisme, et que seules les espèces les plus efficaces peuvent survivre… Alors, le caniche ? Le chihuahua ? Le prof de philo ? Comment sont-ils possibles ? »
« Des impasses évolutives, sans doute. »
« Si un sourd… »
« Encore un sourd ? »
« Si un sourd, donc, tombe dans une forêt au milieu de la nuit sans que personne ne soit là pour l’entendre tomber… Est-ce qu’il crie ? »
« … Toi, t’as du discuter avec Jérôme, encore. Je t’ai déjà dit que ce n’était pas bien pour toi. Ou pour quiconque, d’ailleurs. J’ai entendu parler de quelqu’un qui a discuté juste trois minutes avec lui et qui juste après s’est convertit au Raelisme… »
« Si un mathématicien est brillant, est-ce qu’il peut dire ‘je pense donc je luit’ ? »
« … »
« C’était un jeu de mot… Il est brillant, il luit… Non ? »
« Plus jamais tu ne parles à Jérôme ! »
« Et toi, à parler à Orlamonde, toujours. Ou à Plaf. Regarde ton oreiller pingouin ! »
« Mais c’est un cadeau de Stou ! »
« Bref. Aussi, pourquoi les dauphins sont-ils si populaires ? »
« Facile, celle-là : ils sont gentils, joueurs, sauvent des vies, aident les autistes, tournent dans ‘Flipper’ à côté de Jessica Alba… »
« C’est faux. Sauf pour Jessica Alba. Les dauphins sont en fait des tueurs sanguinaires. Ce sont de véritables démons, par moment. Ces machines à tuer terrifient même les requins mangeurs d’hommes, ça veut bien dire quelque chose, non ? En plus, une fois à la télé, ils montraient un groupe de dauphins jouer au foot. »
« Eh bien ? C’est plutôt sympa, non ? »
« Le ballon, c’était un bébé marsouin, qu’il envoyaient à plusieurs mètres de hauteur à grands coups de becs et de queues. Le bébé a fini en plusieurs morceaux. Et les dauphins qui sauvent des vies, là, par exemple quand un bateau chavire… Eh bien ce sont des dauphins solitaires. Et tu sais pourquoi ils sont solitaires ? »
Le ton de Cass montait. On sentait la passion derrière son plaidoyer anti-dauphin.
« N… Non ? »
« Parce qu’ils se sont rendus coupables de crimes tellement abjects que même les autres dauphins ne voulaient plus d’eux. Alors ils les excluent. Les dauphins qu’on voit dans les reportages en train de ramener des naufragés vers le rivage, ce sont les criminels de la mer, les infanticides des océans, les serials killer des cétacés, les fous furieux des odontocètes, les… »
« Oui, oui. » coupais-je. « Mais alors pourquoi sauvent-ils des humains ? »
« Parce qu’ils voient en nous des créatures semblables à eux, sans doute. Nous aussi, on tue nos gosses pour passer le temps, parfois. Ils doivent le sentir et essayer de devenir nos potes… »
« Ah. Oui, je vois ce que tu veux dire. Je crois. »
« C’est pour ça que je fais tout le temps de la salade de thon. Je n’utilise que les marques qui pêchent avec des filets dont les dauphins ne réchappent pas. »
« C’est machiavélique. »
« Non, Saupiquet. Je ne peux vraiment pas avoir de café ? »
« Non. »

Et la nuit continua ainsi, avec Cass posant ses questions, parfois pertinentes, parfois idiotes, parfois drôles, parfois absurdes, parfois longues, parfois très longues…
La nuit se fit de moins en moins sombre et se mua finalement en aube, et Cass continuait.
Ca me faisait un peu l’impression d’être dans un remake de l’Exorciste. Il manquait juste deux prêtres, un jeune et un vieux, pour tenter de faire arrêter cette logorrhée verbale à grands coups de bénitier dans la tronche.
Comprenez-moi, ce n’est pas que Cass m’insupporte, ou que je sois allergique aux questions, ou que je sois réfractaire aux longs soliloques… Mais quatre heures d’affilées de questions enchaînées les unes après les autres, ce n’est pas humain.

« Et à quoi ça rime, le foot ? 22 abrutis qui courent pour attraper un ballon, et qu’est-ce que c’est la première chose qu’ils font quand ils l’ont enfin ? Ils frappent dedans comme des malades pour l’envoyer le plus loin possible. C’est idiot ! »
« Oui. »
« Et pourquoi le Pape n’autorise-t-il pas le mariage des prêtresses noires lesbiennes enceintes qui utilisent la capote, hein ? »
« Oui. »
« Pourquoi les bouquins qu’on achète ont-ils toujours des pages blanches qui ne servent à rien, qui rendent le livre plus lourd et qui font abattre plus d’arbres ? »
« Oui. »
« Si on collait tous les cheveux des gens les uns après les autres, quelle longueur on atteindrait ? »
« Oui. »
« T’es trop fatigué pour continuer à m’écouter, hein ? »
« Oui. »
« Tu vas me faire du café ? »
« Non. »
« Ah, zut ! Si on date les objets anciens au carbone 14, comment on fait pour les objets qui ne sont pas en carbone, comme les masques en or, les glaives en fer, les tablettes en pierre ? »
« Bon, c’est bientôt fini ? »
« Pas vraim- »
« Super. Alors on éteint et on dort, OK ? »
« … OK… »
Clic !
« … Mais si t’étais sympa, tu m’aurais fait du café, même au risque d’aller au Cora un samedi… »



Ne pas craquer. Ne pas craquer. Ne pas craquer…
Le lendemain matin, je me suis levé, j’ai préparé deux cafés et j’en ai porté un à Cass.
(7)

(Cool

Elle a ri :
- Tu es le premier type que je rencontre qui débande la nuit.

- Bah, on n'a pas besoin de ça, toi et moi.
- Si, j'ai envie et tout de suite. Attends-moi, je reviens !
Cass a disparu dans la salle de bains. Elle est ressortie dans la minute, éblouissante, ses longs cheveux noirs brillaient, ses yeux brillaient, elle brillait. Cass ondulait vers moi tranquille et nue, et c'était bien. Elle s'est glissée sous les draps.
- Viens, mon amant.
Je suis venu.


(Cool

(9)

Cass embrassait longuement et sans impatience, elle faisait ça depuis toujours.
C’était ce qu’on attendait d’elle, cette facilité et cette langueur, accentuée encore par les vapeurs d’alcool.
Elle savait que ses tenues et ses cheveux peroxydés la marquaient plus clairement que si elle avait tatoué le mot « salope » sur son joli front.
Elle ne cherchait pas à combattre les préjugés. Elle aimait au contraire conforter son image qui l’aidait à penser qu’elle n’avait pas le choix. Et puis, elle était douée pour ça …
Le regard poisseux des hommes, le mépris jaloux des femmes. Elle se frottait aux uns en provoquant les autres.
Ce qui avait parfois pour effet d’écourter brusquement mon sommeil.
Une ou deux fois, elle m’a téléphoné en pleine nuit pour que je vienne la sortir de taule, après une bagarre ou un verre de trop.

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Cass racontait :
- Les salauds, tu les laisses te payer un verre et ils se croient obligés de te mettre la main dans la culotte.
- Quand tu dis oui, tu sais ce qui t'attend.
- Je crois toujours qu'ils s'intéressent à moi, pas seulement à mon corps.
- Moi je m'intéresse à toi et à ton corps. Cela dit, la plupart des types ne doivent pas voir plus loin que tes fesses. »
J’ai quitté la ville six mois plus tard, histoire de prendre l’air. Je pensais toujours à Cass mais on avait eu une petite discussion et puis j’avais envie de bouger. Quand je suis revenu je la croyais déjà loin, mais elle est arrivée au West End Bar une demi-heure après moi.
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tontonstou



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MessageSujet: Re: La plus jolie fille de la ville : nouvelle authentique   Dim 25 Juin - 17:08

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« Salut, salaud, alors on est revenu ? »
Je lui ai commandé un verre.

Les mots m’avaient échappés et je les regrettais déjà.
Qu’était-il devenu ?
Un homme frêle, fatigué… l’ombre de lui-même.
L’homme tant chéri et adulé n’était plus.
Les éclats de rires partagés, les sourires complices, les regards pénétrants avaient définitivement disparus…
Son regard semblait perdu, égaré dans les méandres de sa vie trop compliquée, trop triste, trop noire.
Comment l’être humain pouvait-il se laisser aller à une telle décrépitude ?
Comment l’orgueil et la fierté d’un homme peuvent-ils être anéantis de la sorte ?
Les mots me manquaient.
Que demander à un homme connu au sommet de sa gloire et qui m’apparaissait à présent tel un fantôme en quête de ses amours passées ?
Mécaniquement, ses doigts osseux ont attrapé le verre, l’ont porté à ses lèvres.
Je l’ai scruté longuement, sans rien dire. Et la vision de cet homme m’est vite devenue désagréable, insoutenable.
J’ai pris mon sac, déposé un billet sur le comptoir et suis sortie.
Dehors la pluie tombait, froide et pénétrante.
Le visage au ciel et les bras ouverts, je me laissais envahir par l’eau…
Une eau purificatrice… qui me lavait de cette image que je laissais derrière moi.
L’image d’un homme anéanti qui un jour avait été mon mari.


Cass referma son journal.
Comme chaque soir, elle l’avait ouvert pour conter les évènements de sa journée.
Elle avait ainsi la certitude que son éphémère passage sur cette terre ne resterait pas sans trace.
Cette journée avait été particulièrement éprouvante, profondément douloureuse.
Face au miroir, elle observait les traits qui marquaient son visage.
Et elle qu’était-elle devenue ?
La réponse était trop difficile, trop dure et éveillait presque en elle un sentiment de dégoût.
Son chignon, effectué avec tant de soin ce matin, tombait maintenant de manière anarchique.
Cass a retiré les épingles, lentement, et les a mises dans le sac.

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« Pourquoi vends-tu ta beauté , Ca ne te suffit pas d’être belle ? »- Pour les gens c’est tout ce que j’ai, ma beauté. La beauté n’existe pas, la beauté ne dure pas. Toi tu es laid, et tu ne connais pas ta chance : au moins, si on t’aime, c’est pour une autre raison.
- D’accord, j’ai de la chance.
- D’ailleurs es-tu vraiment laid ? Les gens pensent que oui, moi je ne sais pas. Tu as un visage fascinant.
- Merci.
On a repris un verre, puis Cass m’a demandé :
« Qu’est-ce que tu fais, en ce moment ?
- Rien. Je n’arrive pas à m’y mettre. Rien ne m’inspire.
- Moi non plus. Si tu étais une femme, tu pourrais tapiner.
- Je n’ai pas très envie de contacts intimes avec tous ces inconnus. C’est épuisant.
- Tu as raison, c’est épuisant. Et puis tout m’épuise. »
On est sortis ensemble. Dans la rue, les gens se retournaient sur Cass, comme d’habitude.
Cass était toujours une belle fille, et plus belle que jamais.
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On est rentré chez moi, j’ai entamé un litre de vin et on a bavardé. Enfin, c’est surtout moi qui ai parlé, Cass fixait le fond de son verre en hochant la tête de temps à autre. J’ai essayé de la dérider, d’entraîner son esprit vers l’ailleurs. Mais c’était peine perdue, je le voyais dans ses yeux. Tant de souffrance. Lorsque nos regards se croisaient, j’en ressortais bouleversé, touché jusqu’à l’âme par la nuit que je voyais en elle. Petit à petit, le silence s’est installé. Il s’est glissé entre nous sans que je n’y prenne garde. Cass a alors levé les yeux vers moi. Elle cherchait la lumière. Elle a lentement approché sa main de mon visage et l’a effleuré du bout des doigts, comme l’aurait fait une aveugle. Elle s’est levée, mon regard toujours perdu dans le sien. J’ai tendu la main vers elle. Je voulais la sentir, la toucher, envahir sa nuit. Alors Cass a enlevé sa robe montante et je l’ai vu – une cicatrice affreuse en travers de la gorge, large et profonde.

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J'ai crié du fond du lit :

« Putain de bonne femme, qu'est-ce que tu as fait encore ? »


Elle avait appuyé sur LE bouton ! Pourtant je lui avais souvent répété que jamais, au grand jamais il ne fallait appuyer sur ce bouton. C'était pourtant simple, il n'y en avait qu'un d'interdit sur le mur à boutons, un seul sur lequel était marqué en gros caractères rouges « Ne pas appuyer – Don't push ».

Et elle, avec son air innocent, elle avait appuyé. Ma chère épouse, celle avec qui j'avais décidé de partager cette vie, pour le meilleur et pour le pire...

Et bien dans ce merveilleux programme, nous en étions arrivés au pire songeai-je tout à coup.

Je me recroquevillais dans le lit, et me cachais sous les draps. De grands éclairs lumineux, des formes étranges apparaissaient en ombres chinoises. J'entendais des bruits étranges dans toute la chambre. Un bourdonnement incessant, à faire hurler même les sourds se fit entendre.

C'était à chaque fois la même chose. Je n'arrivais pas à m'habituer à ce bruit. Après quelques mauvaises expériences, j'avais pris l'habitude de me cacher quand ça arrivait. Mais rien, pas même une boîte entière de coton dans les oreilles ne pouvait arrêter ce bruit.

Le grincement s'accentua au point que mes dents commencèrent à grincer à l'unisson. Normalement à ce stage du processus, les choses étaient censées s'améliorer me consolai-je.

Effectivement quelques secondes plus tard, tout redevenait calme dans la chambre. Après avoir laissé passer un petit temps de sécurité, je sortais la tête de sous les draps.

Bien sûr ma femme avait disparu. Elle disparaissait à chaque fois.

Encore une fois il allait falloir que je recommence. Et encore une fois je me disais que cet appartement ne méritait peut-être pas tous ses efforts. Il était agréable, lumineux, grand, calme, propre. Bref il avait tout ce qu'on peut attendre d'un appartement. Mais bien plus que ça il possédait un mur à boutons.

Beaucoup de personnes doivent se demander ce qu'est un mur à boutons. Et je les comprends car hors cet appartement, je n'en avais encore jamais vu. Il s'agissait d'un mur de la chambre entièrement recouverts de boutons : boutons-poussoirs, interrupteurs, potentiomètres, manettes. Bref tout ce qu'on pouvait imaginer pour actionner, activer, démarrer, enclencher, allumer. Etrangement, tous ses boutons fonctionnaient mais l'appartement n'était pas livré avec le mode d'emploi. Cela faisait bien longtemps que j'avais emménagé là. J'avais donc eu le temps de tester tous les boutons. Avec certains j'avais eu des surprises, certaines bonnes, d'autres mauvaises. Une fois, en poussant sur un petit bouton vert, je m'étais retrouvé transporté à l'autre bout de la ville. Hélas pour moi, je m'apprêtais alors à aller dormir, et je dois avouer que je dors souvent nu. Bref. Une autre fois, une manette abaissée avait fait apparaître du plancher une grande table garnie d'un merveilleux dîner.

En plein milieu de ce mur, on pouvait voir un gros bouton noir, LE gros bouton noir sur lequel était donc écrit « Ne pas appuyer – Don't push ». Pendant longtemps je n'osais pas appuyer. Je m'installais confortablement dans l'appartement, rencontrait même une jeune fille charmante qui décidait de venir s'installer chez moi. Bref j'avais la belle vie. Et même nous avions la belle vie. Hélas un jour, ce qui devait arriver arriva, et rongé par la curiosité, j'appuyais sur le fameux bouton. La scène suivant fut apocalyptique, tout l'appartement sembla bouillonner, un bruit horrible se fit entendre. Quand je revenais à moi, mon amie avait disparu, mon appartement avait changé. Je m'aperçus très rapidement que j'étais revenu au jour de mon emménagement. Cela peut paraître incroyable mais ce bouton permettait de revenir dans le temps, toujours au même moment.

Très rapidement après cette aventure je re-rencontrai ma future-compagne (pensez-vous je savais du coup où la chercher) et elle revient habiter chez moi. Parce que la vie avec le mur à bouton était disions-nous bien plus agréable qu'une vie normale. Je fis l'erreur de lui parler dès son emménagement du fameux bouton. Elle crut que je plaisantais et appuya sur le bouton pour me taquiner. Tout était à refaire.
Les fois suivantes je ne lui expliquais pas. A chaque fois, et croyez-moi elles furent nombreuses, un incident provoquait le retour dans le temps.

Et cette fois-ci encore. Pourtant pour la première fois, au milieu de toutes ses répétitions, nous nous étions mariés, et rien de semblait devoir provoquer un nouvel accident. Et puis il y avait eu cette dispute stupide. J'avais dit des stupidités, elle s'était fâchée, et au final, juste par défi elle avait appuyé sur le bouton.

Je soupirais. Tout était encore à refaire. Enfin au moins je commençais à bien connaître mon ex-future ou future-ex épouse (je m'étais aperçu que certains concepts sont très difficiles à exprimer en français).

Je partais en direction de son ancien logement. Comme dans chacune des répétitions de la même scène je la croisais au pied de son immeuble. Encore une fois, à mon grand bonheur, j'arrivais à la faire sourire.

Cette fois-ci, elle accepta même mon invitation à dîner pour le soir même. Et quand je lui proposais de lui offrir un verre chez moi, elle accepta encore.

Finalement les choses encore une fois se passaient bien. Et tout le monde n'avait pas la possibilité de revivre plusieurs fois sa grande histoire d'amour, pensai-je en l'emmenant dans la chambre.

Notre étreinte fut lente, obscure et merveilleuse.

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MessageSujet: Re: La plus jolie fille de la ville : nouvelle authentique   Dim 25 Juin - 17:09

(15)
Au matin, Cass s’est levée pour préparer le petit déjeuner. De mon lit je sens les effluves du café et du pain grillé. Une odeur de bacon aussi. Un petit déjeuner à l’anglaise se prépare. Je me remémore l’ombre imposante de Big Ben le jour de notre premier baiser à Londres. Depuis, il y eu d’autres voyages dans les contrées épicées de son corps, dans les méandres de sa chevelure aux senteurs de vanille. Il y a eu l’odeur des bougies au coin du lit, et d’autres villes aussi. Mais toujours avec cette seule fille.
Je souris et je m’étire de contentement en poussant un long bâillement. Mon esprit vagabonde toujours. Du premier baiser, je passe à la première nuit d’amour puis à la première rencontre au British Muséum : l’odeur des livres et du premier café partagé. Le café, encore lui, et son odeur qui revient comme un refrain entêtant… Odeur café, que j’aime cette odeur café. Du cappuccino au café liégeois en passant par l’irish coffee, nous avons beaucoup remué, beaucoup testé. Et lorsque le café était trop fort, Cass m’a à chaque fois prêté le goût sucré de ses lèvres pour l’adoucir un peu.
Le café, c’est la senteur d’une nouvelle journée qui se pointe et la promesse souvent déçue d’un quotidien qu’on voudrait corsé et riche en arômes. Le café, c’est un vieil ami qu’on connaît bien. Pourtant, aujourd’hui, l’arôme se fait plus particulier, il semble me faire signe, m’interpeller. Je hume encore…pas de doute, l’odeur s’adresse à moi : « La boucle est bouclée » me dit le parfum du café, « C’est pas ta tasse de thé, mais ne serait-il pas temps de t’engager ? D’ailleurs qu’as-tu fait toi que voilà, sinon l’atteindre, Elle ? » renchérit-il encore.
Mon cœur s’emballe comme la roue d’un moulin. Mais qu’est-ce que c’est que cet affaire là ? Je cligne des yeux, incertain. Pas de doute, je suis pourtant bien réveillé. Je me lève, l’esprit bouillonnant en même temps que dans la cuisine s’agite bruyamment le liquide magique. Aussitôt la porte franchie, j’embrasse ma belle au goût de sucre, elle me remplit une tasse avec un sourire.
« Tous les matins devraient ressembler à celui-ci. » me dis-je.
« Non.
Tous les matins ressembleront à celui-ci. »
L’essence du café serait-elle synonyme de sagesse ?
Perplexe tout de même, je verse dans mon café un soupçon.
Celui-ci est-il réellement digne de confiance ?
Puis je la regarde, elle, et mes doutes s’évanouissent.
J’avale d’un trait le nectar au goût amer.
Sur la paroi de la tasse, le reste de café laisse apparaître un carré marqué d’une croix.
(Mais je n’y connais rien en cafédomancie...)
Etonnamment sûr de moi, je lance :
« Ma Cass à café, ma princesse, voudrais-tu me faire l’immense bonheur de devenir ma femme ? »
Elle a pris son temps, puis elle m´a regardé et elle a dit :
« Non ».


(15)

(16)
Je l’ai reconduite au bar et je l’ai laissée après un dernier verre. Elle souriait, mécaniquement, et sans doute, aussi pathétiquement. Je l’avais blessée, je le savais, mais je n’y pouvais rien. Elle était toujours aussi belle, et moi j’étais mouillé. Fatigué. Mais décidé.
Je suis rentré chez moi, les yeux embués d’alcool et de larmes. Je ne pouvais m’empêcher de penser à elle, intérieurement je m’en voulais, extérieurement je m’affaissais, de sommeil, d’éthanol et de rage ; J’aurais du insister, la ramener chez moi, la ramener chez elle, au moins lui demander pourquoi… pourquoi…
J’ai pris un pack dans le réfrigérateur, il fallait que je boive, ce n’était même pas pour oublier, c’était pour me laver la conscience et le pancréas. Puis j’ai commencé à lui écrire. Ca a duré longtemps, je sais pas, exactement. J’était déchiré et original, passionné et passionnant ; Je lui ai clamé mon amour avec les mots les plus simples du monde. Ce soir, il m’avait manqué la simplicité, je devais me rattraper.
Puis j’ai vomi. J’ai compris que j’allais dans le mur. Elle m’échappait, le monde m’échappait. J’ai pleuré, mais sans larmes. J’ai réfléchi, mais sans cohérence. J’ai tout effacé. Je me suis effacé, aussi.
Je me détestais.
A deux heures du matin, j’ai compris que cela ne servait à rien. Je m’en voudrais toute ma vie, je devais agir. J’ai bu une demi-bouteille de pinard, cul-sec, ça m’a remis les idées en place et j’ai compris que j’étais amoureux.
Et que pour la première fois de ma vie, ce n’était pas d’une bouteille, mais d’une demoiselle.
J’ai pris mon chapeau et enfilé mon imperméable. Dehors il pleuvait, je ne sentais rien si ce n’est une volonté hallucinante d’enfin, assumer mon destin. Clin d’œil de la vie, ma voiture a enfin démarré du premier coup. J’ai pris soin de pas me foutre dans le fossé. C’était pas le moment. Vraiment pas.
Chui arrivé au bar, j’ai bombé le torse et tenté de sourire. Chui entré. Il y’avait plus grand monde dans le petit local, peut-être une demi-douzaine de personnes, toutes éméchées et hagardes. Le barman m’a salué, pour me donner du courage, je l’ai abordé :
- Vous servez encore ?
- Ouép mais j’ferme dans 30 minutes, mister. Tu prends.. ?
- Un whisky. Sec. Pas de glace. Double. Et un renseignement. S’il vous plait… Putain. Chui amoureux. La miss de tout à l’heure.. vous vous rappelez ? On a passé la soirée ensemble, c’était magique et beau, doux et enchanteur, chui amoureux, chui amoureux. J’l’ai laissée, j’ai pas eu de couilles, j’veux la revoir, je l’aime, vous comprenez, je l’aime. Où elle est ? Vous savez où elle est ? »

J’ai senti que quelque chose n’allait pas parce que le barman a pas répondu à ma question. Il s’est retourné, fantomatique.
- Hey hey. Ca ne va pas ? J’ai dit quelque chose qu’il ne fallait pas ? Allez s’il vous plait aidez moi… »

Pour toute réponse, l’homme tendit le bras d’un geste mélodramatique en direction d’un recoin du bar, sombre, humide et sordide.
Elle était là.
Accompagnée.
D’une ravissante demoiselle, blonde comme les blés et ivre comme une écuelle. Elles s’embrassaient violemment, avec hâte, passion. Entières.
J’me suis senti mal. Le barman a ouvert la bouche pour parler. Je l’ai pas laissé commencer :
- C’est bon, j’ai compris. Donnez moi à boire.

(16)

(17)
J’ai picolé jusqu’à la fermeture.
Le Moe’s Bar était un lieu miteux, peuplé d’individus silencieux mais solidaires. Les gens se parlaient peu, mais tout le monde se comprenait ici. Chaque visage était un réconfort pour moi, je savais qu’en venant ici je retrouverais toujours le sentiment d’un monde cadré dont je maîtrise les repères. Un endroit où le temps se répète, comme figé. Je me posais toujours sur cette table du coin, légèrement à l’écart, s’ouvrant sur toute la pièce. Je commandais en général une bière blonde, puis deux, puis trois en observant les habitués disputer un match de baby-foot ou un jeu de belote. De temps à autre, Bobby venait toucher quelques mots avec moi. On ne parlait jamais de nos vies, de nos malheurs, de nos inquiétudes. Notre seul sujet de discussion c’était les courses et Bobby trouvait toujours une parade pour tout ramener à ce seul sujet. J’ai l’impression de l’avoir toujours connu mais je ne connaissais de lui en réalité que sa passion dévorante pour les chevaux. J’aimais m’imaginer revenir ici après trente ans d’absence et, comme dans ces beaux films de retrouvailles, le retrouver encore au comptoir, vieux et grisonnant, emmitouflé dans son même pardessus bleu qu’il portait toujours, été comme hiver. Sans m’interroger, ni même lever les yeux, il me parlerait de la course de la veille comme si rien n’avait changé. Cette pensée me réconfortait.
La petite sonnerie retentit pour une seconde fois. Grace me lança un amical « Tom, on ferme », mot pour mot ce qu’elle me disait tous ces soirs où je prolongeais le plaisir de ce lieu jusqu’au dernier moment, avant de franchir cette petite porte en bois qui me ramènerait une fois de plus à ma banale existence. Jusqu’au lendemain soir où je reviendrais m’asseoir à la même table et commander la même bière. Mais ce soir là était différent. J’avais un peu forcé sur l’alcool et je commençais à perdre doucement le sens de la réalité mais je ne parvenais tout de même pas à chasser cette pensée qui revenait sans cesse à moi : ce que j’allais réaliser ce soir pouvait réussir ou échouer, mais dans les deux cas ma vie ne serait plus la même. Je connaissais chaque recoin du bar, la partie « jeux » avec son baby-foot, le jeu de fléchettes et la machine à sous, le comptoir qui traverse la pièce principale sur toute sa longueur, avec ses sept tabourets hauts, dont un bancal qu’affectionnait le vieux Marco. Une petite succursale, un peu plus sombre, qui hébergeait les joueurs de poker tirant sur leur cigare bon marché en se dévisageant mutuellement, tapant du poing, et pariant des sommes impossibles que personne ne pouvait payer de toute façon. Le parquet un peu usé de la pièce principale rappelant qu’il n’était pas rare que quelques poivrots éméchés en viennent aux mains pour offrir à l’assistance le spectacle d’une confrontation, souvent plus bruyante que musclée. Enfin les quelques tables disposées directement à l’entrée, réservées aux gens de passage, aux touristes ou aux vagabonds assoiffés. Voilà plus d’une dizaine d’années que je venais ici et pourtant ce soir ce lieu me paraissait différent, plus terne, presque étranger. Comme si j’en portais le deuil. Comme si je m’habituais déjà à ne plus jamais le revoir.
Je consultai rapidement ma montre, il était dix heures moins cinq. Il ne restait plus que la serveuse quand je me levai lentement de ma chaise pour traverser la salle entière en titubant. Ces quelques pas me parurent durer longtemps, comme un dernier sursis avant l’adieu. Arrivé sur le seuil, je ne me retournai pas. L’alcool venant à mon secours, je parvenais à effacer de ma mémoire mille pensées contradictoires, balayant toutes les images, tous les souvenirs accumulés de ce lieu, comme s’il n’avait jamais existé. Je n’adressai même pas une parole d’adieu à Grace qui finissait d’essuyer les verres sans même s’apercevoir de mon départ. Je glissai ma main dans ma vieille sacoche qui servait d’ordinaire à transporter un livre et des cigarettes. Le contact de l’étui en cuir puis celui de la lame qu’il contenait me fit tressaillir. Je refermai le sac et m’engageai dans l’obscurité naissante. La nuit tombait lentement et c’était trop tard.
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